- Au fil de la Nuit -

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Raymond Depardon, “La vie moderne”
Il n’y a pas grand chose à dire à  part  que Depardon a terminé avec “La vie Moderne” un travail documentaire qui a duré 10 ans. Un travail incroyable et beau sur des gens quasiment pas représenté au cinéma. Article à venir.

Raymond Depardon, “La vie moderne”

Il n’y a pas grand chose à dire à  part  que Depardon a terminé avec “La vie Moderne” un travail documentaire qui a duré 10 ans. Un travail incroyable et beau sur des gens quasiment pas représenté au cinéma. Article à venir.

“Uzak”, Nuri Bilge Ceylan
Grand prix du Jury à Cannes en 2003 “Uzak” du réalisateur turque  Nuri Blige Ceylan est en quelque sorte un compromis époustouflant entre l’école Trakovskienne et le cinéma de Bresson.Mais au-delà d’une appartenance formelle au cinéma épuré, austère et dépouillé, c’est avant tout le choix d’ausculter l’âme humaine que le cinéaste offre à ses spectateurs.
“Uzak” nous montre la Turquie en pleine crise sous deux axes réaliste partagé entre d’une part la ville riche et moderne et de l’autre la campagne arriéré et pauvre.  Ces deux opposé sont bien évidemment présent dans le pays et Ceylan nous montre à travers deux cousins comment leur rapports s’articulent autour de ce phénomène. 
Tout d’abord Mahmut le photographe solitaire et ténébreux, et Yusuf son jeune cousin qui cherche du travail dans la capitale. L’appartement de l’aîné devient le théâtre d’un affrontement quasi muet. Célibataire endurci ne supportant pas la promiscuité, Mahmut accepte difficilement la présence de Yusuf. Celui-ci met à mal son petit rituel dépressif, l’oblige à envisager de nouveau une vie à deux. Lors d’une discussion avec des confrères, on comprend que Mahmut a abandonné ses illusions artistiques pour des raisons matérialistes. Il y a perdu son âme et ne gère plus désormais que les aléas du quotidien. Traquer une souris téméraire, regarder des films X, prendre un soin maniaque de ses affaires. Le choc d’un retour à la vie communautaire provoqué par l’arrivée de Yusuf est trop important. Il cherchera à éloigner celui qui vient perturber sa lente agonie.
En quittant sa province natale, Yusuf s’imaginait faire fortune et trouver une épouse qu’il ramènerait dans son village pour la plus grande joie des siens. A la gloire rêvée se substituent le chômage et la solitude. Yusuf erre longuement dans les rues d’Istanbul enneigé. A la quête d’un emploi dans un premier temps, puis d’un simple sourire, d’une once de réconfort. Son regard se porte vite au-delà du port et de l’océan mais il n’ose franchir le pas vers un exil plus lointain et incertain. Exaspéré par le manque de confiance de son cousin qui l’accuse d’avoir volé une montre précieuse, il sera pourtant obligé de reprendre sa route tumultueuse vers une vie décente. Apôtre d’un cinéma contemplatif, Nuri Bilge Ceylan filme ses acteurs amateurs en de longs plans-séquences composés avec soin. Il observe les tourments intérieurs, guette les regards et les gestes de tous les jours qui trahissent une anxiété profonde. Parfois, l’humour vient briser l’atonie ambiante et apporte un contrepoint salvateur à la souffrance des deux personnages principaux. Quête existentielle vers un bonheur illusoire, Uzak est un film exigeant, dont les plus beaux plans évoquent la pureté des longs métrages de Tarkovski et d’Antonioni.

“Uzak”, Nuri Bilge Ceylan

Grand prix du Jury à Cannes en 2003 “Uzak” du réalisateur turque  Nuri Blige Ceylan est en quelque sorte un compromis époustouflant entre l’école Trakovskienne et le cinéma de Bresson.Mais au-delà d’une appartenance formelle au cinéma épuré, austère et dépouillé, c’est avant tout le choix d’ausculter l’âme humaine que le cinéaste offre à ses spectateurs.

“Uzak” nous montre la Turquie en pleine crise sous deux axes réaliste partagé entre d’une part la ville riche et moderne et de l’autre la campagne arriéré et pauvre.  Ces deux opposé sont bien évidemment présent dans le pays et Ceylan nous montre à travers deux cousins comment leur rapports s’articulent autour de ce phénomène. 

Tout d’abord Mahmut le photographe solitaire et ténébreux, et Yusuf son jeune cousin qui cherche du travail dans la capitale. L’appartement de l’aîné devient le théâtre d’un affrontement quasi muet. Célibataire endurci ne supportant pas la promiscuité, Mahmut accepte difficilement la présence de Yusuf. Celui-ci met à mal son petit rituel dépressif, l’oblige à envisager de nouveau une vie à deux. Lors d’une discussion avec des confrères, on comprend que Mahmut a abandonné ses illusions artistiques pour des raisons matérialistes. Il y a perdu son âme et ne gère plus désormais que les aléas du quotidien. Traquer une souris téméraire, regarder des films X, prendre un soin maniaque de ses affaires. Le choc d’un retour à la vie communautaire provoqué par l’arrivée de Yusuf est trop important. Il cherchera à éloigner celui qui vient perturber sa lente agonie.

En quittant sa province natale, Yusuf s’imaginait faire fortune et trouver une épouse qu’il ramènerait dans son village pour la plus grande joie des siens. A la gloire rêvée se substituent le chômage et la solitude. Yusuf erre longuement dans les rues d’Istanbul enneigé. A la quête d’un emploi dans un premier temps, puis d’un simple sourire, d’une once de réconfort. Son regard se porte vite au-delà du port et de l’océan mais il n’ose franchir le pas vers un exil plus lointain et incertain. Exaspéré par le manque de confiance de son cousin qui l’accuse d’avoir volé une montre précieuse, il sera pourtant obligé de reprendre sa route tumultueuse vers une vie décente. Apôtre d’un cinéma contemplatif, Nuri Bilge Ceylan filme ses acteurs amateurs en de longs plans-séquences composés avec soin. Il observe les tourments intérieurs, guette les regards et les gestes de tous les jours qui trahissent une anxiété profonde. Parfois, l’humour vient briser l’atonie ambiante et apporte un contrepoint salvateur à la souffrance des deux personnages principaux. Quête existentielle vers un bonheur illusoire, Uzak est un film exigeant, dont les plus beaux plans évoquent la pureté des longs métrages de Tarkovski et d’Antonioni.

Alain Guiraudie.

Figure discrète du cinéma d’auteur contemporain Alain Guiraudie s’est fait (re)connaitre pour son premier (et seul à ce jour) long métrage “Le Roi de l’Évasion” présenté à Cannes en 2009. 
Cet autodidacte de 36 ans cultive un cinéma oscillant  entre le rêve et la réalité, l’absurde et le concret. Puisant dans les racines de  ces nuances, ses différents moyens métrages donc le magnifique “Ce vieux rêve qui bouge” on fait de lui un véritable OVNI dans le cinéma français.
Antasmatique et utopie avancent main dans la main pour projeter le réalisme ailleurs, lui ouvrir un champ d’investigation qui dépasse le simple rendu d’un présent hypothétique, l’amener vers un au-delà social et sensuel. Le constat d’une fin rencontre l’espoir d’une renaissance ; le corps ouvrier hétérosexuel, massif, rugueux, rencontre la douceur, l’homosexualité. Revendiquant un cinéma pour le moins homosexuel sans stéréotype et tourné dans l’Aveyron (sa région natale) Alain Guiraudie casse les convention établies et impose sa vision de l’art cinématographique.

Alain Guiraudie.

Figure discrète du cinéma d’auteur contemporain Alain Guiraudie s’est fait (re)connaitre pour son premier (et seul à ce jour) long métrage “Le Roi de l’Évasion” présenté à Cannes en 2009. 

Cet autodidacte de 36 ans cultive un cinéma oscillant  entre le rêve et la réalité, l’absurde et le concret. Puisant dans les racines de  ces nuances, ses différents moyens métrages donc le magnifique “Ce vieux rêve qui bouge” on fait de lui un véritable OVNI dans le cinéma français.

Antasmatique et utopie avancent main dans la main pour projeter le réalisme ailleurs, lui ouvrir un champ d’investigation qui dépasse le simple rendu d’un présent hypothétique, l’amener vers un au-delà social et sensuel. Le constat d’une fin rencontre l’espoir d’une renaissance ; le corps ouvrier hétérosexuel, massif, rugueux, rencontre la douceur, l’homosexualité. Revendiquant un cinéma pour le moins homosexuel sans stéréotype et tourné dans l’Aveyron (sa région natale) Alain Guiraudie casse les convention établies et impose sa vision de l’art cinématographique.




Là (L’humanité), tout commence par un long plan général: une silhouette court sur le faîte d’une colline et traverse l’écran de gauche à droite; l’homme est filmé de loin, mais on entend, tout proche, son souffle haletant. 
Bruno Dumont explore un cinéma complètement dénué d’artifices et de superflus. Un désir représenter la vie, la quotidienneté de l’homme, sa simplicité.Il appui d’ailleurs cette démarche par la création de personnages allant à l’encontre des stéréotypes habituels, évitant ainsi cette sélection esthétique visant à repousser les visages ou les comportements trop banals.
Dans l’Humanité Dumont met en scène  un homme “Pharaon” d’intelligence timide vivant avec sa mère dans un une petite ville du Nord de la France. Vous prenez avec ça sa voisine, “Domino” qu’il aime secrètement mais qui, elle est avec Joseph. Les dialogues sont plats tout simplement car chez Dumont la parole ne veux rien dire. Ne cherchez pas à comprendre par le langage tout est dans le regard dans le mouvement (n’est il pas l’essence du cinéma ?) . Il utilise le silence comme une entité distincte.
 Pour revenir à Pialat (quelques articles plus bas) tout appartient au domaine de l’insaisissable et de ses formes. On ne parle pas, l’émotion n’est pas chercher dans le discours, la complexité ne se situe pas dans la parole mais dans ce qui est inaudible voir même imperceptible.
 Écouter le silence, palper la vie, sentir l’humanité.
“Hors Satan” demain dans les Salles.

Là (L’humanité), tout commence par un long plan général: une silhouette court sur le faîte d’une colline et traverse l’écran de gauche à droite; l’homme est filmé de loin, mais on entend, tout proche, son souffle haletant. 

Bruno Dumont explore un cinéma complètement dénué d’artifices et de superflus. Un désir représenter la vie, la quotidienneté de l’homme, sa simplicité.Il appui d’ailleurs cette démarche par la création de personnages allant à l’encontre des stéréotypes habituels, évitant ainsi cette sélection esthétique visant à repousser les visages ou les comportements trop banals.

Dans l’Humanité Dumont met en scène  un homme “Pharaon” d’intelligence timide vivant avec sa mère dans un une petite ville du Nord de la France. Vous prenez avec ça sa voisine, “Domino” qu’il aime secrètement mais qui, elle est avec Joseph. Les dialogues sont plats tout simplement car chez Dumont la parole ne veux rien dire. Ne cherchez pas à comprendre par le langage tout est dans le regard dans le mouvement (n’est il pas l’essence du cinéma ?) . Il utilise le silence comme une entité distincte.

Pour revenir à Pialat (quelques articles plus bas) tout appartient au domaine de l’insaisissable et de ses formes. On ne parle pas, l’émotion n’est pas chercher dans le discours, la complexité ne se situe pas dans la parole mais dans ce qui est inaudible voir même imperceptible.

 Écouter le silence, palper la vie, sentir l’humanité.

“Hors Satan” demain dans les Salles.


Red Bucket films est une agence crée par les frères Safdie (“Lenny and the Kids”).
Le site internet sous forme d’énorme livre est très bien fait et laisse entrevoir un large éventail de leur travaux qui au passage amène une fraicheur au cinéma New Yorkais avec leur compère Ronald Bronstein (“Frownland”). Le renouveau.
http://www.redbucketfilms.com/
 Interview de Benny Safdie.


Ronald Bronstein / “Frownland”

Red Bucket films est une agence crée par les frères Safdie (“Lenny and the Kids”).

Le site internet sous forme d’énorme livre est très bien fait et laisse entrevoir un large éventail de leur travaux qui au passage amène une fraicheur au cinéma New Yorkais avec leur compère Ronald Bronstein (“Frownland”). Le renouveau.

http://www.redbucketfilms.com/



Interview de Benny Safdie.

Ronald Bronstein / “Frownland”

Pierre le Tan / quartier perdu




Grand dessinateur et collectionneur d’un passé dont il a les clés, eternel nostalgique, romantique et cynique, il marche dans notre époque comme un somnambule. Fidèle dessinateur de l’écrivain le plus singulier de notre temps Patrick Modiano (dans les prochains articles) Pierre le Tan offre un univers mélancolique les gens se croisent, les rencontres sont troubles. Cet univers s’articule autours des rues grisâtre parisienne. Obsession des lieux, les silhouettes dessinés par Pierre le Tan semblent être a la recherche d’un souvenir d’un lieu qui prouverait leur existence. Quête qui semble dans ses traits interminable. La tristesse, la mélancolie est adoucis par une lumière heureuse dans les couleurs par l’usage de l’aquarelle.
Pierre Le-Tan, dessinateur asiatique ? Pourquoi pas. Il esquisse souvent des paysages très occidentaux, des avenues haussmaniennes désertes, les quais du port de Dublin, l’enseigne d’un bar de nuit qui brille au fond d’une rue sans nom, une cour d’immeuble, un garage en banlieue. Mais à chaque fois figure un petit personnage solitaire et fragile, comme un voyageur sous une ombrelle trouée. Ce promeneur mélancolique, c’est lui.

Pierre le Tan sur Google, au moins.

Andreï Tarkovsky  Une lueur au fond du puits ? Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski, le 28 avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il n’a été publié que dans Nouvelles Clés.  Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker, Sacrifice.  Nouvelles Clés : On sent que le genre humain vous a déçu. Quand on voit vos films, on a presque honte d’y appartenir. Y a-t-il encore une lueur au fond du puits ?  Andreï Tarkovski : Discuter d’optimisme et de pessimisme est idiot. Ce sont des notions vides de sens. Les gens qui se couvrent d’optimisme le font pour des raisons politiques ou idéologiques. Ils ne veulent pas dire ce qu’ils pensent. Comme dit un proverbe russe, un pessimiste est un optimiste bien informé. La position de l’optimiste est idéologiquement maligne, elle est théâtrale, et elle est dénuée de toute sincérité. Par contre, l’espoir est le propre de l’homme. C’est l’avantage de l’être humain. Il naît avec l’espoir. On ne perd pas l’espoir face à la réalité parce qu’il est irrationnel. Il se renforce chez l’homme contre toute logique. Tertulien disait et il avait raison : “je crois parce que c’est absurde de croire.” L’espoir a plutôt tendance à se renforcer même face au plus sordide de notre société actuelle. Tout simplement parce que l’horreur, tout comme le beau, provoque des sentiments qui, chez un croyant renforcent l’espoir.  N. C. : Quels ont été les rêves qui vous ont le plus marqué dans votre vie ? Avez-vous des visions ?  A. T. : Je sais beaucoup de choses sur mes rêves. Ils sont pour moi d’une très grande importance. Mais je n’aime pas les dévoiler. Ce que je peux vous dire, c’est que mes rêves sont en deux catégories. Il y a les rêves prophétiques que je reçois du monde transcendant, de l’au-delà. Puis il y a les rêves quelconques qui viennent de mes contacts avec la réalité. Les rêves prophétiques me viennent au moment de l’endormissement. Lorsque mon âme se sépare du monde des plaines et monte vers les sommets des montagnes. Une fois l’homme séparé du monde des plaines, il commence tout doucement à se réveiller. Au moment où il se réveille, son âme est encore pure et les images sont encore pleines de sens. Ce sont ces images que l’on rapporte de là-haut qui nous libèrent. Mais le problème, c’est que très vite, elles se mélangent avec les images des plaines et il devient difficile de le retrouver. Ce qui est certain, c’est que là-haut, le temps est réversible. Ce qui me prouve que le temps et l’espace n’existent que dans leur incarnation matérielle. Le temps n’est pas objectif.  N. C. : Pourquoi n’aimez-vous pas votre film Solaris ? Serait-ce parce qu’il est le seul à ne pas être douloureux ?  A. T. : Je pense que la notion de conscience qui s’y matérialise est assez bien exprimée. Le problème, c’est qu’il y a trop de gadgets pseudo-scientifiques dans le film. Les stations orbitales, les appareils, tout cela m’agace profondément. Les trucs modernes et technologiques sont pour moi des symboles de l’erreur de l’homme. L’homme moderne est trop préoccupé par son développement matériel, par le côté pragmatique de la réalité. Il est comme un animal prédateur qui ne sait que prendre. L’intérêt de l’homme pour le monde transcendant a disparu. L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. A quoi cela sert-il d’aller dans le cosmos si c’est pour nous éloigner du problème primordial : l’harmonie de l’esprit et de la matière ?  N. C. : Comment vous situez-vous par rapport à ce qu’on appelle la “modernité” ?  A. T. : Comme un homme… qui a un pied sur le pont d’un premier bateau, l’autre sur le pont d’un second bateau… L’un des bateaux va tout droit, et l’autre dévie vers la droite. Petit à petit, je me rends compte que je tombe à l’eau. L’Humanité est actuellement dans cette position. Je pressens un avenir très sombre, si l’homme ne se rend pas compte qu’il est en train de se tromper. Mais je sais que tôt ou tard il prendra conscience. Il ne peut pas mourir comme un hémophile qui se serait vidé de son sang pendant son sommeil parce qu’il se serait égratigné avant de s’endormir. L’art doit être là pour rappeler à l’homme qu’il est un être spirituel, qu’il fait partie d’un esprit infiniment grand, auquel en fin de compte il retourne. S’il s’intéresse à ces questions, s’il se les pose, il est déjà spirituellement sauvé. La réponse n’a aucune importance. Je sais qu’à partir de ce moment-là, il ne pourra plus vivre comme avant.  N. C. : Aussi étrange que cela puisse paraître, les gens qui aiment vos films aiment aussi la science fiction de Spielberg, qui est lui aussi fasciné par les enfants. Avez-vous vu ses films et qu’en pensez-vous ?  A. T. : En posant cette question, vous montrez que vous n’en avez rien à foutre. Spielberg, Tarkovski… tout cela pour vous se ressemble. Faux ! Il y a deux sortes de cinéastes. Ceux qui voient le cinéma comme un art et qui se posent des questions personnelles, qui le voient comme une souffrance, comme un don, une obligation.  Et les autres, qui le voient comme une façon de gagner de l’argent. C’est le cinéma commercial : E.T., par exemple, est un conte étudié et filmé pour plaire au plus grand nombre : Spielberg a atteint là son but et c’est tant mieux pour lui. C’est un but que je n’ai jamais cherché à atteindre. Pour moi tout cela est dénué d’intérêt. Prenons un exemple : à Moscou, il y a dix millions d’habitants, touristes compris, et seulement trois salles de concert de musique classique : la salle Tchaïkovsky, la grande et la petite salle du conservatoire. Très peu de place, et pourtant, cela satisfait tout le monde. Pourtant personne ne dit que la musique ne joue plus aucun rôle dans la vie en URSS. En réalité, la présence même de ce grand art spirituel et divin est suffisant. Pour moi, l’art des masses est absurde. L’art est surtout d’esprit aristocratique. L’art musical ne peut être qu’aristocratique, parce qu’au moment de sa création il exprime le niveau spirituel des masses, ce vers quoi elles tendent inconsciemment. Si tout le monde était capable de la comprendre, alors le chef oeuvre serait aussi ordinaire que l’herbe qui pousse dans les champs. Il n’y aurait pas cette différence de potentiel qui engendre le mouvement.  N. C. : Pourtant en URSS vous êtes extrêmement populaire. Quand on veut voir vos films, on se bat devant les caisses…  A. T. : Primo, en URSS je suis considéré comme un metteur en scène qui fut interdit, ce qui excite le public. Secondo, j’espère que les thèmes que j’essaye de réaliser viennent du fond de l’âme, à tel point que cela devient important pour bien d’autres que moi. Tertio, mes films ne sont pas une expression personnelle mais une prière. Quand je fais un film, c’est comme un jour de fête. Comme si je posais devant une icône une bougie allumée ou un bouquet de fleurs. Le spectateur finit toujours par comprendre lorsqu’on lui parle avec sincérité. Je n’invente aucun langage pour paraître plus simple, plus bête ou plus intelligent. Le manque d’honnêteté détruirait le dialogue. Le temps a travaillé pour moi. Quand les gens ont compris que je parlais une langue naturelle, que je ne faisais pas semblant, que je ne les prenais pas pour des imbéciles, que je ne dis que ce que je pense, alors ils se sont intéressés à ce que je faisais.  N. C. : Pensez-vous comme Soljénitsyne que le monde occidental est fichu et que la réalité ne peut venir que de l’Est ?  A. T. : Je suis loin de toutes ces prophéties. Etant orthodoxe, je considère la Russie comme ma terre spirituelle. Je n’y renoncerai jamais, même si je ne devais jamais la revoir. Certains disent que la vérité viendra de l’Occident, d’autres de l’Orient, mais, et heureusement, l’histoire est pleine de surprises. En URSS nous assistons à un réveil spirituel et religieux. Cela ne peut être qu’un bonne chose. Mais la troisième voie est loin d’être trouvée.  N. C. : Qu’y a-t-il au-delà de la mort ? Avez-vous déjà eu l’impression de faire un voyage dans cet au-delà ? Quelles ont été vos visions ?  A. T. : Je ne crois qu’une une seule chose ; l’âme humaine est immortelle et indestructible. Dans l’au-delà, il peut y avoir n’importe quoi, cela n’a aucune espèce d’importance. Ce qu’on appelle la mort, n’est pas la mort. C’est une nouvelle naissance. Une chenille se transforme en cocon. Je pense qu’il existe une vie après la mort, et c’est cela qui se révèle angoissant. Cela serait tellement plus simple de se concevoir comme un fil de téléphone qu’on débranche. On pourrait alors vivre comme on veut. Dieu n’aurait plus aucune espèce d’importance.  N. C. : Quand avez-vous découvert que vous aviez une mission à accomplir et que vous en étiez redevable à l’humanité ?  A. T. : C’est un devoir devant le Dieu. L’humanité vient après. L’artiste collecte et concentre les idées qui sont dans le peuple. Il est la voix du peuple. Le reste n’est que travail et servitude. Ma position esthétique et éthique se définit par rapport à ce devoir.  N. C. : Quelle est la dernière chose que vous aimeriez dire aux hommes avant de quitter cette terre ?  A. T. : L’essentiel de ce que j’ai à dire est dans mes films. Il m’est impossible de monter sur une tribune que d’ailleurs personne ne m’a construite.  N. C. : Dans votre livre Le Temps Scellé, vous dites : “L’occident crie sans cesse : Regardez ! Ceci est moi ! Regardez comme je souffre ! Comme j’aime ! Moi ! Je ! Mien… !” Comment avez-vous résolu le problème de l’ego en tant qu’artiste célèbre ?  A. T. : Je n’ai pas encore résolu ce problème. Mais, j’ai toujours senti sur moi l’influence et le charme de la culture orientale. L’homme oriental est appelé à se donner en cadeau à tout ce qui existe. Alors qu’en Occident, l’important est de se montrer, de s’affirmer. Cela me paraît pathétique, naïf et animal, moins spirituel et moins humain. En cela je deviens de plus en plus oriental.  N. C. : Pourquoi avez-vous renoncé à tourner la vie d’Hoffmann ?  A. T. : Je n’ai pas renoncé à ce film. Je l’ai remis à plus tard. Tourner Sacrifice était plus essentiel. La vie d’Hoffmann était destinée à être un film romantique. Or, le romantisme est un phénomène typiquement occidental. C’est une maladie. Quand l’homme vieillit, il voit sa jeunesse comme les romantiques voient le monde. L’époque romantique était spirituellement riche, mais les romantiques n’ont pas su utiliser leur énergie comme il le fallait. Le romantique embellit les choses, il fait ce que je fais lorsque je ne me suffis pas à moi-même : je m’invente moi-même, je ne crée plus le monde, je l’invente.  N. C. : Pourquoi au commencement y avait-il le verbe, comme le rappelle la phrase finale de Sacrifice ?  A. T. : Nous sommes très fautifs envers le verbe. Le verbe n’a de force magique que lorsqu’il est vrai. Aujourd’hui le verbe est utilisé pour cacher les pensées. En Afrique, on a découvert une tribu qui ne connaît pas le mensonge. L’homme blanc a essayé de leur expliquer et ils n’ont pas compris. Essaye de comprendre la mystique de ces âmes-là, et tu sauras pourquoi au début il y avait le verbe. L’état du verbe démontre l’état spirituel du monde. Actuellement l’écart entre le verbe et ce qu’il signifie ne fait que s’amplifier. C’est très étrange. C’est une énigme !  N. C. : Vivons-nous la fin du monde ou la fin d’un monde ?  A. T. : Une guerre nucléaire maintenant ? Cela ne sera même pas une victoire du diable. Cela sera comme… comme un enfant qui joue avec des allumettes et qui met le feu à la maison. On ne pourra même pas l’accuser de pyromanie. Spirituellement, l’homme n’est pas prêt à vivre ses bombes. Il n’est pas encore mûr. L’homme doit encore apprendre de l’histoire. Et s’il y a bien une chose qu’on a appris d’elle, c’est qu’elle ne nous a jamais rien appris. C’est une conclusion extrêmement pessimiste. L’homme répète sans cesse ses erreurs. C’est horrible. Encore une énigme ! Je crois qu’il nous faut fournir un travail spirituel très important pour que l’histoire passe enfin à un niveau élevé… Le plus important est la liberté de l’information que l’homme doit recevoir sans contrôle. C’est le seul outil très positif. La vérité non contrôlée est le début de la liberté.  Propos receuillis par Thomas Johnson. Les Nouvelles Clés. / http://www.cles.com/entretiens/article/une-lueur-au-fond-du-puits  Merci à Aurel pour le conseil…

Andreï Tarkovsky Une lueur au fond du puits ? Voici la dernière interview donnée par le cinéaste Andreï Tarkovski, le 28 avril 1986, malade au lit, dans son appartement parisien. Il n’a été publié que dans Nouvelles Clés. Ses principaux films : Andreï Roublev, Solaris, Le miroir, Stalker, Sacrifice. Nouvelles Clés : On sent que le genre humain vous a déçu. Quand on voit vos films, on a presque honte d’y appartenir. Y a-t-il encore une lueur au fond du puits ? Andreï Tarkovski : Discuter d’optimisme et de pessimisme est idiot. Ce sont des notions vides de sens. Les gens qui se couvrent d’optimisme le font pour des raisons politiques ou idéologiques. Ils ne veulent pas dire ce qu’ils pensent. Comme dit un proverbe russe, un pessimiste est un optimiste bien informé. La position de l’optimiste est idéologiquement maligne, elle est théâtrale, et elle est dénuée de toute sincérité. Par contre, l’espoir est le propre de l’homme. C’est l’avantage de l’être humain. Il naît avec l’espoir. On ne perd pas l’espoir face à la réalité parce qu’il est irrationnel. Il se renforce chez l’homme contre toute logique. Tertulien disait et il avait raison : “je crois parce que c’est absurde de croire.” L’espoir a plutôt tendance à se renforcer même face au plus sordide de notre société actuelle. Tout simplement parce que l’horreur, tout comme le beau, provoque des sentiments qui, chez un croyant renforcent l’espoir. N. C. : Quels ont été les rêves qui vous ont le plus marqué dans votre vie ? Avez-vous des visions ? A. T. : Je sais beaucoup de choses sur mes rêves. Ils sont pour moi d’une très grande importance. Mais je n’aime pas les dévoiler. Ce que je peux vous dire, c’est que mes rêves sont en deux catégories. Il y a les rêves prophétiques que je reçois du monde transcendant, de l’au-delà. Puis il y a les rêves quelconques qui viennent de mes contacts avec la réalité. Les rêves prophétiques me viennent au moment de l’endormissement. Lorsque mon âme se sépare du monde des plaines et monte vers les sommets des montagnes. Une fois l’homme séparé du monde des plaines, il commence tout doucement à se réveiller. Au moment où il se réveille, son âme est encore pure et les images sont encore pleines de sens. Ce sont ces images que l’on rapporte de là-haut qui nous libèrent. Mais le problème, c’est que très vite, elles se mélangent avec les images des plaines et il devient difficile de le retrouver. Ce qui est certain, c’est que là-haut, le temps est réversible. Ce qui me prouve que le temps et l’espace n’existent que dans leur incarnation matérielle. Le temps n’est pas objectif. N. C. : Pourquoi n’aimez-vous pas votre film Solaris ? Serait-ce parce qu’il est le seul à ne pas être douloureux ? A. T. : Je pense que la notion de conscience qui s’y matérialise est assez bien exprimée. Le problème, c’est qu’il y a trop de gadgets pseudo-scientifiques dans le film. Les stations orbitales, les appareils, tout cela m’agace profondément. Les trucs modernes et technologiques sont pour moi des symboles de l’erreur de l’homme. L’homme moderne est trop préoccupé par son développement matériel, par le côté pragmatique de la réalité. Il est comme un animal prédateur qui ne sait que prendre. L’intérêt de l’homme pour le monde transcendant a disparu. L’homme se développe actuellement comme un ver de terre : un tuyau qui avale de la terre et qui laisse derrière lui des petits tas. Si un jour la terre disparaît parce qu’il aura tout mangé, il ne faudra pas s’en étonner. A quoi cela sert-il d’aller dans le cosmos si c’est pour nous éloigner du problème primordial : l’harmonie de l’esprit et de la matière ? N. C. : Comment vous situez-vous par rapport à ce qu’on appelle la “modernité” ? A. T. : Comme un homme… qui a un pied sur le pont d’un premier bateau, l’autre sur le pont d’un second bateau… L’un des bateaux va tout droit, et l’autre dévie vers la droite. Petit à petit, je me rends compte que je tombe à l’eau. L’Humanité est actuellement dans cette position. Je pressens un avenir très sombre, si l’homme ne se rend pas compte qu’il est en train de se tromper. Mais je sais que tôt ou tard il prendra conscience. Il ne peut pas mourir comme un hémophile qui se serait vidé de son sang pendant son sommeil parce qu’il se serait égratigné avant de s’endormir. L’art doit être là pour rappeler à l’homme qu’il est un être spirituel, qu’il fait partie d’un esprit infiniment grand, auquel en fin de compte il retourne. S’il s’intéresse à ces questions, s’il se les pose, il est déjà spirituellement sauvé. La réponse n’a aucune importance. Je sais qu’à partir de ce moment-là, il ne pourra plus vivre comme avant. N. C. : Aussi étrange que cela puisse paraître, les gens qui aiment vos films aiment aussi la science fiction de Spielberg, qui est lui aussi fasciné par les enfants. Avez-vous vu ses films et qu’en pensez-vous ? A. T. : En posant cette question, vous montrez que vous n’en avez rien à foutre. Spielberg, Tarkovski… tout cela pour vous se ressemble. Faux ! Il y a deux sortes de cinéastes. Ceux qui voient le cinéma comme un art et qui se posent des questions personnelles, qui le voient comme une souffrance, comme un don, une obligation. Et les autres, qui le voient comme une façon de gagner de l’argent. C’est le cinéma commercial : E.T., par exemple, est un conte étudié et filmé pour plaire au plus grand nombre : Spielberg a atteint là son but et c’est tant mieux pour lui. C’est un but que je n’ai jamais cherché à atteindre. Pour moi tout cela est dénué d’intérêt. Prenons un exemple : à Moscou, il y a dix millions d’habitants, touristes compris, et seulement trois salles de concert de musique classique : la salle Tchaïkovsky, la grande et la petite salle du conservatoire. Très peu de place, et pourtant, cela satisfait tout le monde. Pourtant personne ne dit que la musique ne joue plus aucun rôle dans la vie en URSS. En réalité, la présence même de ce grand art spirituel et divin est suffisant. Pour moi, l’art des masses est absurde. L’art est surtout d’esprit aristocratique. L’art musical ne peut être qu’aristocratique, parce qu’au moment de sa création il exprime le niveau spirituel des masses, ce vers quoi elles tendent inconsciemment. Si tout le monde était capable de la comprendre, alors le chef oeuvre serait aussi ordinaire que l’herbe qui pousse dans les champs. Il n’y aurait pas cette différence de potentiel qui engendre le mouvement. N. C. : Pourtant en URSS vous êtes extrêmement populaire. Quand on veut voir vos films, on se bat devant les caisses… A. T. : Primo, en URSS je suis considéré comme un metteur en scène qui fut interdit, ce qui excite le public. Secondo, j’espère que les thèmes que j’essaye de réaliser viennent du fond de l’âme, à tel point que cela devient important pour bien d’autres que moi. Tertio, mes films ne sont pas une expression personnelle mais une prière. Quand je fais un film, c’est comme un jour de fête. Comme si je posais devant une icône une bougie allumée ou un bouquet de fleurs. Le spectateur finit toujours par comprendre lorsqu’on lui parle avec sincérité. Je n’invente aucun langage pour paraître plus simple, plus bête ou plus intelligent. Le manque d’honnêteté détruirait le dialogue. Le temps a travaillé pour moi. Quand les gens ont compris que je parlais une langue naturelle, que je ne faisais pas semblant, que je ne les prenais pas pour des imbéciles, que je ne dis que ce que je pense, alors ils se sont intéressés à ce que je faisais. N. C. : Pensez-vous comme Soljénitsyne que le monde occidental est fichu et que la réalité ne peut venir que de l’Est ? A. T. : Je suis loin de toutes ces prophéties. Etant orthodoxe, je considère la Russie comme ma terre spirituelle. Je n’y renoncerai jamais, même si je ne devais jamais la revoir. Certains disent que la vérité viendra de l’Occident, d’autres de l’Orient, mais, et heureusement, l’histoire est pleine de surprises. En URSS nous assistons à un réveil spirituel et religieux. Cela ne peut être qu’un bonne chose. Mais la troisième voie est loin d’être trouvée. N. C. : Qu’y a-t-il au-delà de la mort ? Avez-vous déjà eu l’impression de faire un voyage dans cet au-delà ? Quelles ont été vos visions ? A. T. : Je ne crois qu’une une seule chose ; l’âme humaine est immortelle et indestructible. Dans l’au-delà, il peut y avoir n’importe quoi, cela n’a aucune espèce d’importance. Ce qu’on appelle la mort, n’est pas la mort. C’est une nouvelle naissance. Une chenille se transforme en cocon. Je pense qu’il existe une vie après la mort, et c’est cela qui se révèle angoissant. Cela serait tellement plus simple de se concevoir comme un fil de téléphone qu’on débranche. On pourrait alors vivre comme on veut. Dieu n’aurait plus aucune espèce d’importance. N. C. : Quand avez-vous découvert que vous aviez une mission à accomplir et que vous en étiez redevable à l’humanité ? A. T. : C’est un devoir devant le Dieu. L’humanité vient après. L’artiste collecte et concentre les idées qui sont dans le peuple. Il est la voix du peuple. Le reste n’est que travail et servitude. Ma position esthétique et éthique se définit par rapport à ce devoir. N. C. : Quelle est la dernière chose que vous aimeriez dire aux hommes avant de quitter cette terre ? A. T. : L’essentiel de ce que j’ai à dire est dans mes films. Il m’est impossible de monter sur une tribune que d’ailleurs personne ne m’a construite. N. C. : Dans votre livre Le Temps Scellé, vous dites : “L’occident crie sans cesse : Regardez ! Ceci est moi ! Regardez comme je souffre ! Comme j’aime ! Moi ! Je ! Mien… !” Comment avez-vous résolu le problème de l’ego en tant qu’artiste célèbre ? A. T. : Je n’ai pas encore résolu ce problème. Mais, j’ai toujours senti sur moi l’influence et le charme de la culture orientale. L’homme oriental est appelé à se donner en cadeau à tout ce qui existe. Alors qu’en Occident, l’important est de se montrer, de s’affirmer. Cela me paraît pathétique, naïf et animal, moins spirituel et moins humain. En cela je deviens de plus en plus oriental. N. C. : Pourquoi avez-vous renoncé à tourner la vie d’Hoffmann ? A. T. : Je n’ai pas renoncé à ce film. Je l’ai remis à plus tard. Tourner Sacrifice était plus essentiel. La vie d’Hoffmann était destinée à être un film romantique. Or, le romantisme est un phénomène typiquement occidental. C’est une maladie. Quand l’homme vieillit, il voit sa jeunesse comme les romantiques voient le monde. L’époque romantique était spirituellement riche, mais les romantiques n’ont pas su utiliser leur énergie comme il le fallait. Le romantique embellit les choses, il fait ce que je fais lorsque je ne me suffis pas à moi-même : je m’invente moi-même, je ne crée plus le monde, je l’invente. N. C. : Pourquoi au commencement y avait-il le verbe, comme le rappelle la phrase finale de Sacrifice ? A. T. : Nous sommes très fautifs envers le verbe. Le verbe n’a de force magique que lorsqu’il est vrai. Aujourd’hui le verbe est utilisé pour cacher les pensées. En Afrique, on a découvert une tribu qui ne connaît pas le mensonge. L’homme blanc a essayé de leur expliquer et ils n’ont pas compris. Essaye de comprendre la mystique de ces âmes-là, et tu sauras pourquoi au début il y avait le verbe. L’état du verbe démontre l’état spirituel du monde. Actuellement l’écart entre le verbe et ce qu’il signifie ne fait que s’amplifier. C’est très étrange. C’est une énigme ! N. C. : Vivons-nous la fin du monde ou la fin d’un monde ? A. T. : Une guerre nucléaire maintenant ? Cela ne sera même pas une victoire du diable. Cela sera comme… comme un enfant qui joue avec des allumettes et qui met le feu à la maison. On ne pourra même pas l’accuser de pyromanie. Spirituellement, l’homme n’est pas prêt à vivre ses bombes. Il n’est pas encore mûr. L’homme doit encore apprendre de l’histoire. Et s’il y a bien une chose qu’on a appris d’elle, c’est qu’elle ne nous a jamais rien appris. C’est une conclusion extrêmement pessimiste. L’homme répète sans cesse ses erreurs. C’est horrible. Encore une énigme ! Je crois qu’il nous faut fournir un travail spirituel très important pour que l’histoire passe enfin à un niveau élevé… Le plus important est la liberté de l’information que l’homme doit recevoir sans contrôle. C’est le seul outil très positif. La vérité non contrôlée est le début de la liberté. Propos receuillis par Thomas Johnson. Les Nouvelles Clés. / http://www.cles.com/entretiens/article/une-lueur-au-fond-du-puits Merci à Aurel pour le conseil…

Dépouillement.  Sans parler du théâtre de l’Absurde qui fit la reconnaissance suprême de l’auteur  notamment  par le prix Nobel de litterature en 1961, Samuel Beckett m’a en en réalité frappé par la composition structurante de son oeuvre. Cette composition , c’est à dire la complexité de la construction narrative  s’exerce à deux niveaux; d’une part à l’intérieur de l’oeuvre dans ce qu’elle a de plus individualisé (verbe - phrase - chapitre - roman/pièce) et de l’autre dans l’œuvre totale, dans l’ensemble. Le premier niveau forme et conduit le second ce qui en dernier lieu forme cette construction narrative; de plus plus l’on va pousser l’individualisation des œuvres plus l’on va pouvoir analyser et comprendre les structures et les fondements du schéma romanesque de l’auteur. C’est pourquoi je vous ordonne de lire la trilogie romanesque de Beckett : “Molloy”, “Malone meurt” et “L’Innomable”. Pour commencer, la quête qui anime les figures de l’écrivain dans les trois œuvres est une quête intérieure visant à changer les données initiales dans l’espoir d’être « un peu moins, à la fin, celui qu’on était au commencement, et par la suite » (Molloy). Comme pour Joyce ou Céline, pour Beckett aussi la vraie naissance n’est pas biologique, elle se fait dans le verbe. L’écrivain cherche a renommer ou plutôt a recréer . En effet il donne au verbe son pouvoir initial autrement dit celui de créer, de nommer. Dans cette oeuvre l’homme est fatigué, au fur et à mesure de sa quête (errance) l’état physique de l’homme se dégrade, se mutile et sa trajectoire indéfinis induis une autre trajectoire sous jacente et de fait beaucoup plus enfouie : le fil conducteur évolutif de l’œuvre (cf début d’article). L’ouverture à l’autre est inexistante et la vie n’a pas de sens.  David Hayman souligne dans la trilogie romanesque le fait que Beckett s’amuse à utiliser , sous le mode ironique, les « trois états post-mortels définis par Dante dans la Divine Comédie », à savoir L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis, Molloy représenterait L’Enfer. La nuit est également omni-présente dans le roman, une nuit sans lumière.  « Qu’on ne vienne pas me parler de la lune, il n’y a pas de lune dans ma nuit, et si cela m’arrive de parler des étoiles c’est par mégarde.” Malgré l’absurdité de l’existence, l’impossibilité de l’amour, de la rédemption, du partage voir l’absence de  vie  qu’écrivait Beckett il y a au milieu de la dépouille comme une lumière, une singulière espérance de communication au bout de l’errance. Cette lumière, cette rédemption n’est possible que par le verbe. “Se taire et écouter, pas un être sur cent n’en est capable, ne conçoit même ce que cela signifie. C’est pourtant alors qu’on distingue, au delà  de l’absurde fracas, le silence dont l’univers est fait.”

“Film” / court-métrage expérimental écrit par Samuel Beckett.

Dépouillement. Sans parler du théâtre de l’Absurde qui fit la reconnaissance suprême de l’auteur notamment par le prix Nobel de litterature en 1961, Samuel Beckett m’a en en réalité frappé par la composition structurante de son oeuvre. Cette composition , c’est à dire la complexité de la construction narrative s’exerce à deux niveaux; d’une part à l’intérieur de l’oeuvre dans ce qu’elle a de plus individualisé (verbe - phrase - chapitre - roman/pièce) et de l’autre dans l’œuvre totale, dans l’ensemble. Le premier niveau forme et conduit le second ce qui en dernier lieu forme cette construction narrative; de plus plus l’on va pousser l’individualisation des œuvres plus l’on va pouvoir analyser et comprendre les structures et les fondements du schéma romanesque de l’auteur. C’est pourquoi je vous ordonne de lire la trilogie romanesque de Beckett : “Molloy”, “Malone meurt” et “L’Innomable”. Pour commencer, la quête qui anime les figures de l’écrivain dans les trois œuvres est une quête intérieure visant à changer les données initiales dans l’espoir d’être « un peu moins, à la fin, celui qu’on était au commencement, et par la suite » (Molloy). Comme pour Joyce ou Céline, pour Beckett aussi la vraie naissance n’est pas biologique, elle se fait dans le verbe. L’écrivain cherche a renommer ou plutôt a recréer . En effet il donne au verbe son pouvoir initial autrement dit celui de créer, de nommer. Dans cette oeuvre l’homme est fatigué, au fur et à mesure de sa quête (errance) l’état physique de l’homme se dégrade, se mutile et sa trajectoire indéfinis induis une autre trajectoire sous jacente et de fait beaucoup plus enfouie : le fil conducteur évolutif de l’œuvre (cf début d’article). L’ouverture à l’autre est inexistante et la vie n’a pas de sens. David Hayman souligne dans la trilogie romanesque le fait que Beckett s’amuse à utiliser , sous le mode ironique, les « trois états post-mortels définis par Dante dans la Divine Comédie », à savoir L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis, Molloy représenterait L’Enfer. La nuit est également omni-présente dans le roman, une nuit sans lumière. « Qu’on ne vienne pas me parler de la lune, il n’y a pas de lune dans ma nuit, et si cela m’arrive de parler des étoiles c’est par mégarde.” Malgré l’absurdité de l’existence, l’impossibilité de l’amour, de la rédemption, du partage voir l’absence de vie qu’écrivait Beckett il y a au milieu de la dépouille comme une lumière, une singulière espérance de communication au bout de l’errance. Cette lumière, cette rédemption n’est possible que par le verbe. “Se taire et écouter, pas un être sur cent n’en est capable, ne conçoit même ce que cela signifie. C’est pourtant alors qu’on distingue, au delà de l’absurde fracas, le silence dont l’univers est fait.”

“Film” / court-métrage expérimental écrit par Samuel Beckett.

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